13
La visite au cimetière
Nancy et moi roulions sur la route vers un petit bistro du coin. Les non-dits quant aux raisons de ma visite flottaient dans l’air et m’oppressaient plus que je ne voulais l’admettre. Je ne savais pas jusqu’où je pouvais aller dans mes révélations, sans me compromettre ou m’attirer des questions auxquelles je ne pourrais ou ne voudrais répondre. Je me devais de lui donner des précisions, mais le fait de pratiquer un métier comme le sien n’impliquait pas nécessairement une ouverture d’esprit à toutes les formes de paranormal ou d’ésotérisme. Je connaissais des gens qui croyaient dur comme fer aux ovnis, mais qui riaient de bon cœur lorsqu’on leur parlait de réincarnation ou de divination. Certains ne juraient que par le tarot, traitant de charlatans ceux qui lisaient dans les lignes de la main, d’autres encore craignaient les vampires ou les loups-garous, mais ne redoutaient nullement l’invasion de petits hommes verts. Je préférais donc attendre d’être devant un bon repas, l’esprit étant plus réceptif à l’inhabituel quand le physique est satisfait.
Notre repas commandé, nous nous retrouvâmes bientôt patientant, ne sachant comment briser ce silence qui devenait de plus en plus lourd. Je savais que je devais faire les premiers pas, mais je ne voyais pas d’entrée en matière efficace. Je pensai soudain au pendentif que je cachais sous ma chemise sans manches. J’avais préféré le dissimuler aux yeux de Nancy sachant qu’elle m’interrogerait sur ce bijou particulier. Elle connaissait suffisamment les pierres pour pouvoir les identifier facilement ; elle en possédait plusieurs qu’elle conservait précieusement, les ayant choisies avec soin pour leurs propriétés diverses. C’était peut-être le point de départ dont j’avais besoin. Je fis lentement tourner la chaîne, ramenant à la vue les pierres que j’avais précédemment fait glisser sur ma nuque, mes cheveux longs les dissimulant aux regards. Mon initiative porta ses fruits.
— Depuis quand portes-tu ces pierres, Naïla ? s’enquit Nancy, les sourcils légèrement froncés.
— Depuis que je les ai trouvées, au cours des travaux au gîte de ma tante. Je crois que c’est un bijou très ancien, ayant appartenu aux femmes de la famille. Je me suis dit qu’il me revenait de droit puisque je suis la dernière de la lignée.
Je restais délibérément évasive. Je désirais d’abord entendre ce qu’elle en pensait.
— Est-ce que je peux les voir de près ?
Je détachai la chaîne et la lui tendis sans hésitation. Elle les examina avec soin avant de me les rendre et de me fournir l’occasion que j’attendais.
— Ces pierres ont chacune une signification particulière. Tu ne devrais pas les porter à la légère, ma belle. Si elles sont mal utilisées, elles peuvent nuire davantage qu’elles ne viennent en aide, surtout celle du centre. L’obsidienne « œil céleste » est une pierre puissante qui mérite le plus grand respect.
— Si je les porte, c’est justement pour m’assister au cours du voyage que je désire entreprendre. Je ne peux espérer réussir sans leur précieuse aide. Elles me serviront à la fois de guide, de passeport et de protection.
Tout en parlant, je surveillais sa réaction. Je crus discerner de la curiosité dans la réaction d’incrédulité de ma vieille amie. Restait à savoir si la suite me donnerait raison…
J’attendis que la serveuse revienne avec les assiettes avant de plonger dans le vif du sujet. Je tentai de m’en tenir à l’essentiel, ne mentionnant que ce qui était absolument nécessaire. Je terminai en même temps que le dessert. Je croisai les mains devant moi et attendis. Nancy, qui m’avait écoutée sans m’interrompre depuis le début, ne fit d’abord qu’un seul commentaire, qui me laissa bouche bée.
— Ainsi, elles existent vraiment. Je ne l’aurais jamais cru…
Elle n’ajouta rien sur le moment, mais me sourit et m’observa plus attentivement, maintenant perplexe. Puis elle s’expliqua.
— Tu vois, je ne t’ai jamais vue sous cet angle. Je te connais depuis tellement longtemps que jamais je n’aurais pensé que tu pouvais faire partie de ces femmes exceptionnelles. Non pas parce que je ne pouvais confirmer leur existence, mais bien parce que l’on croit rarement que des êtres si distincts, de par leur origine, peuvent vivre si près de nous sans que l’on soit au courant.
Devant mon air de plus en plus étonné, elle éclata de rire. Je m’étais attendue à des dénégations, à un refus de croire à ces idioties ou à une mise en garde contre l’endoctrinement d’une quelconque secte, mais jamais à une compréhension de ce genre. J’en étais complètement baba ! Retrouvant son sérieux, Nancy mit ses mains sur les miennes, avant de reprendre :
— Tu sais que l’on doit faire preuve d’une ouverture d’esprit hors du commun pour travailler dans un domaine comme le mien. Je me dois d’être à l’écoute des gens et de ce qu’ils croient, sans porter de jugement. C’est de cette façon que l’on reçoit les confidences et les secrets des personnes que l’on côtoie.
J’étais de plus en plus intriguée par cette amie qui semblait en savoir aussi long que moi sur ce que je m’apprêtais à vivre.
— Il y a déjà une dizaine d’années que je suis entrée en contact avec une personne qui connaissait l’existence de ces femmes que l’on appelait Filles de Lune. Je dois te dire, cependant, que cette dame étonnante est décédée depuis ; elle avait plus de soixante-dix ans à l’époque et sa santé était fragile. Myriam s’est présentée chez moi, un soir d’hiver, très agitée et disant qu’elle avait besoin de se confier à quelqu’un de fiable. Elle était ma cliente depuis de nombreuses années et je ne l’avais jamais vue dans un état aussi fébrile. Elle m’a d’abord fait promettre que je ne trahirais pas son secret, du moins jusqu’à sa mort. Par la suite, elle me laissait le soin de juger de la situation. Elle n’avait aucune descendance directe ; je ne pouvais donc pas porter atteinte à la réputation de sa famille si je parlais de tout cela à la mauvaise personne. J’étais de plus en plus intriguée, mais comme j’entendais chaque jour des choses abracadabrantes, je ne savais trop à quoi m’attendre. Je dois cependant dire que son histoire avait un troublant accent de sincérité. Je mis plus d’une semaine ensuite avant de pouvoir penser à autre chose. Son récit m’obséda longtemps. Il m’arrive encore fréquemment d’y repenser. Elle t’aurait sûrement été d’une grande aide dans cette quête surnaturelle.
— Et toi, ne peux-tu pas m’aider en me racontant son histoire ? demandai-je.
— Probablement, mais je trouve triste qu’elle ne puisse le faire elle-même… Par ailleurs, je crois que ce que je sais ressemble beaucoup à ce que tu as déjà appris… Je vais tout de même tenter de me remémorer le plus fidèlement possible ce qu’elle m’a dit ce soir-là. On verra bien ce que tu pourras en tirer…
J’attendis patiemment que ses souvenirs remontent à la surface. Elle me résuma de façon extrêmement claire le contenu de cette conversation. Malheureusement, je ne pus en tirer autant que je l’aurais souhaité. Par contre, un passage de son récit retint mon attention ; la vieille dame avait mentionné l’existence d’une famille maudite qui avait trahi, par deux fois, sa confrérie et s’était ralliée à ceux qui désiraient régner sans opposition sur ces univers fabuleux. Elle s’était alors emportée, disant que les descendantes de cette famille, ayant causé un tort immense à ces mondes mystérieux et à leurs protecteurs, auraient dû, pour se racheter, délivrer la Terre des Anciens de la situation qui la faisait lentement mourir au lieu de se cacher dans le monde de Brume.
— Mais qui était-elle si elle n’était pas l’une de ces Filles de Lune ?
Étonnamment, Nancy connaissait la réponse à cette question, que j’avais formulée à haute voix sans même m’en rendre compte.
— Vois-tu, je lui ai posé cette question parce qu’elle m’intriguait moi aussi. Myriam avait dit que seules les Filles de Lune pouvaient espérer voyager sans dommage entre les mondes, mais elle était là, à me raconter son histoire, sans séquelles apparentes résultant de sa traversée. Sa réponse a un rapport avec cette famille maudite… Elle m’a regardée avec un sourire infiniment triste et m’a expliqué :
« Oh ! J’aurais dû en faire partie, mais j’ai échoué aux épreuves. La garde de ces mondes exceptionnels et des passages entre eux, en des temps troubles, ne peuvent souffrir la présence d’une femme moins douée dans les rangs des Élues, ce que j’étais. Dans ma quête de reconnaissance et ma soif de gloire, j’ai cru pouvoir prouver seule que je méritais une place dans la défense de cet univers que j’aimais tant. Je me suis donc lancée à la recherche des possibles descendantes de la lignée maudite par nos ancêtres. À vingt-neuf ans, je n’avais cependant pas prévu que je souffrirais du voyage et ne pourrais pas retourner sur mes pas. Je me suis retrouvée coincée ici, incapable de faire savoir à mon peuple ce que j’avais finalement découvert : que la lignée maudite s’était éteinte, emportant tout espoir avec elle. »
La lignée s’était éteinte… Est-ce qu’elle parlait de ma lignée ? Etais-je une descendante de cette famille maudite par les Anciens ? Non, c’était impossible puisque que j’étais là, bien vivante ; ma lignée respirait la vie. Enfin, une vie… Je devais plutôt faire partie de la famille affectée à la garde du passage de Saint-Joseph-de-la-Rive. Il fallait que cette explication soit la bonne, sinon je me voyais mal me pointer là-bas. Je doutais fort que l’accueil y soit alors des plus cordiaux. Nous continuâmes de discuter de tout ça jusque tard dans l’après-midi. Nous nous quittâmes chez Nancy, en début de soirée, et je me rendis chez moi, en banlieue de Sherbrooke.
Je n’y avais pas mis les pieds depuis plusieurs semaines et l’intérieur sentait le renfermé. Pour le reste, rien n’avait changé ; tout était comme je l’avais laissé. Je choisis de dormir dans ma chambre ; j’étais maintenant plus forte et plus sereine qu’à mon départ, même si la tristesse m’habitait toujours. J’évitai par contre d’ouvrir la porte de la chambre d’Alicia, craignant subitement de fissurer ma carapace encore fragile. Je dormis comme un loir et partis le lendemain, après m’être assurée auprès de ma voisine que je pouvais m’absenter sans crainte pour ma maison. Par ailleurs, j’étais certaine qu’Hilda accepterait de veiller sur l’ensemble de ce que je laissais derrière moi, jusqu’à ce que je revienne. Si je revenais…
Il ne me restait qu’une dernière chose à faire avant de reprendre la route pour Charlevoix, mais je savais qu’elle serait la plus difficile. Une demi-heure plus tard, je garai ma voiture dans le stationnement adjacent au cimetière, mais je ne descendis pas tout de suite. Je m’appuyai au dossier de mon siège quelques instants, les yeux clos. J’avais besoin de cette courte période de réflexion avant de me rendre devant la pierre tombale qui marquait la fin d’une période intense de mon existence. Il y avait maintenant plus de deux mois que je n’étais pas venue me recueillir, deux mois au cours desquels ma vie avait emprunté un chemin tout à fait différent de ce que j’aurais imaginé.
Malgré mon cheminement, il y avait toujours une partie de moi qui regrettait. Regrettait le temps où tout semblait si simple, où tout me souriait, où je n’appréhendais pas l’avenir ; ce temps où je vivais, tout simplement. Il me fallait cependant parvenir à tourner la page, puisque je faisais toujours partie du monde des vivants, contrairement à mes amours. En soupirant, je sortis finalement sous le soleil de cette fin de matinée. Je marchai lentement jusqu’à l’emplacement où, sous les chênes centenaires, reposaient à jamais ma fille et mon mari. Je déposai doucement la gerbe de fleurs que j’avais apportée au pied du monument de marbre. Tant de souvenirs remontèrent à la surface lorsque je fermai les yeux que je me sentis prise de vertige. Je dus m’appuyer au tronc d’un des immenses arbres qui m’entouraient pour ne pas vaciller. Mes yeux se remplirent de larmes, comme à chaque visite, mais je ne luttai pas cette fois-ci. Je les laissai glisser aussi longtemps qu’il me parût nécessaire pour retrouver une certaine sérénité. Après seulement, j’eus réellement l’impression de pouvoir passer à autre chose. Je me croyais maintenant capable d’affronter la vie et ce qu’elle pouvait me réserver. Je m’avouai cependant qu’il me faudrait sûrement de longues années encore avant de retrouver cette inébranlable confiance qui m’habitait auparavant.
Je restai immobile de longues minutes dans cet endroit qui méritait le respect ; le silence autour de moi n’était troublé que par le bruissement du vent dans les feuilles et la promenade de deux écureuils. Alors que je m’apprêtais à quitter les lieux, je me retournai une dernière fois vers la pierre granitique et, sans réfléchir, je posai la question qui me hantait.
— Et toi, Francis, demandai-je à voix haute, que ferais-tu à ma place ?
Même si je savais pertinemment que je ne pouvais recevoir de réponse, il me semblait que je devais lui demander son avis. Lui seul pouvait comprendre comment je me sentais, comprendre ce besoin de m’éloigner, de partir, lui qui avait partagé tant de choses avec moi. Mais peut-être aussi, avais-je besoin de sentir qu’il ne me garderait pas rancune de les abandonner tous les deux pour tenter cette folie.
Les cloches de l’église adjacente sonnèrent soudain l’angélus, me faisant sursauter. Étrangement, je regardai ma montre, comme pour m’assurer qu’il était bien midi et que ce tintamarre n’était pas le signe que j’espérais de la part de mon amour. Une bourrasque passa alors, laissant un emballage vide de friandises M&M se coller contre la gerbe de fleurs que j’avais déposée plus tôt. Je compris que ce ne seraient pas les cloches qui répondraient à mon appel, mais plutôt Éole et je ne pus m’empêcher de sourire en voyant le papier jaune oscillant dans la brise. Francis me disait toujours qu’il n’achetait pas ces arachides enrobées pour le plaisir, mais par nécessité. Il me semblait l’entendre encore m’expliquer, avec tout le sérieux dont il était capable :
« Tu ne comprends pas, Naïla. C’est un moyen infaillible pour prendre une décision difficile. Alors que le sachet est encore fermé, tu choisis au hasard une friandise que tu retiens entre le pouce et l’index. Tu ouvres ensuite l’emballage et laisse sortir toutes les arachides, sauf celle que tu as choisie. La couleur de cette dernière te donnera la réponse que tu cherches. »
La première fois, j’avais haussé les sourcils et l’avais regardé comme s’il perdait la tête tant l’idée paraissait farfelue. Mais ma curiosité l’emportant, je n’avais pu m’empêcher de lui demander la signification de chaque couleur. L’air solennel, il m’avait répondu :
« Les rouges, c’est la négation. Exemple, tu refuses une proposition. Les jaunes, c’est l’acceptation, comme dans « oui, je me marie ». Les bleues, c’est l’hésitation ; prends le temps de réfléchir encore avant de te lancer. Les orange te disent, par contre, de demander conseil à quelqu’un en qui tu as confiance pour te guider. Les brunes…»
Je me souvenais que Francis avait marqué une pause, l’air de réfléchir intensément, avant de hausser les épaules et de me dire : « On les oublie, je n’en attrape jamais, de toute façon. » À ce moment, j’avais éclaté de rire, lui disant que je ne pouvais pas croire qu’un esprit aussi sérieux et pragmatique puisse avoir une technique de décision aussi futile. Il avait levé les yeux au ciel et secoué la tête en soupirant, avant de continuer : « Mais cela n’a rien de futile. C’est très scientifique, au contraire. La preuve ? Il faut toujours que tu choisisses un sac de M&M arachides parce que j’ai fait mes expérimentations avec cette sorte. Les autres n’ont pas le même pourcentage de chaque couleur, alors cela fausserait nécessairement les résultats. »
Seule dans ce cimetière, je ris doucement et j’eus l’impression qu’il était avec moi. Sereine, je m’apprêtais à tourner les talons quand une idée folle me traversa l’esprit. Je me penchai et ramassai l’emballage. À la sensation d’une bosse sous mes doigts, je sursautai et mon cœur battit plus vite. Je retournai le sachet au-dessus de ma paume ouverte et y vis atterrir une petite boule verte.
« Tu oublies les vertes, mon amour…», avais-je dit avec malice, croyant le prendre en défaut.
« Tu as raison, chérie, m’avait-il répondu, sourire en coin. Probablement parce que ce sont les pires. »
Surprise, j’avais demandé : « Les pires ? Ah bon ! Et pourquoi ? »
« Parce qu’elles veulent dire que ta décision est déjà prise et qu’il ne te reste qu’à espérer ne pas t’être trompée…»